L’initiative pour les multinationales responsables qui passera en vote à la fin du mois de novembre propose que les entreprises suisses qui ont des filiales dans les pays du Sud respectent les mêmes règles sociales et environnementales qu’en Suisse.

Prospection d’or en Afrique. ©GettyImages

C’est à quelques kilomètres de chez moi, pas loin d’un bois de feuillus, cette réserve naturelle avec des oiseaux et de la faune. Un bois à l’emblème des dieux de nos ancêtres celtes. Il y a là une carrière à ciel ouvert… Oh ! Avant c’était une petite carrière pour du petit gravier que l’on concassait sur place. Mais depuis quelques années, une entreprise étrangère a obtenu le droit d’y extraire tout autre chose.
Seulement pour ça, il a fallu utiliser des révélateurs chimiques puissants. Et aussi des machines qui carottent le terrain profondément. Il faut dire que les intérêts économiques sont importants, alors on a pensé que ça valait le coup. Mais au bout de six ans, la réserve qui a fait notre fierté est sur le point de péricliter, on ne pourra pas la sauver. Les dernières feuilles lobées sont en train de tomber. Le printemps prochain, asphyxiées par les produits chimiques, elles ne reviendront pas. Le bois de chênes est mort.

Bien sûr tout cela est faux.

Et pourtant c’était bien à quelques kilomètres de chez moi. Les paysans ont été expropriés, une multinationale est venue extraire de l’or à coup de bulldozer et d’agents chimiques. Les intérêts économiques étaient soi-disant importants pour le gouvernement. Mais six ans plus tard, la terre contaminée est devenue impossible à cultiver. Et l’eau, même le bétail ne pouvait pas la boire. Pas un paysan du village n’a reçu un franc de compensation. Rien. Absolument rien.

C’est vrai, c’est très loin. Là-bas, on peut faire ce qu’on veut, n’est-ce pas ? Ce n’est pas nécessaire d’avoir des lois. Il suffit de prendre et d’exproprier. Même pas besoin de s’excuser. L’économie, la nôtre bien sûr, prime sur la leur. [Plus encore : notre économie prime sur leur subsistance.] Est-ce si loin d’ici ? C’était pourtant à quelques kilomètres de chez moi. Quand j’habitais au Burkina. A Kalsaka. Les paysans, je les ai vus. J’ai vu leur mine défaite, leurs visages fermés devenir durs. Et puis les jeunes sont partis. Puisqu’il n’y avait plus rien pour les troupeaux, ils ont tenté les grandes traversées : celle du désert et celle de la mer. Pour venir chez nous. Tout ça pour 18 kilos d’or.

Mireille Reymond Dollfus,
Pasteure Présence et Solidarité

 

Les désastres écologiques et sociaux contractés suite à une exploitation irresponsable des ressources des pays du Sud par les entreprises occidentales sont dénoncés depuis de longues années par les œuvres d’entraide telles que Pain Pour le Prochain. Il est parfaitement logique que les Églises Suisses aient pris la décision de soutenir publiquement cette initiative. Chacun vote en son âme et conscience, et surtout avec la responsabilité de se documenter.

Regardez le film « Pas d’or pour Kalsaka ». Même la bande annonce suffit. Vous avez le temps avant de voter. Après vous aviserez. 

 

Évangile et politique

Deux initiatives seront soumises à notre vote le 29 novembre prochain. Nos paroisses doivent-elles prendre position et s’engager dans la campagne? La question divise ; elle éveille des passions et elle déclenche, sitôt abordée, des réactions extrêmes.

« Quand je donne de la nourriture aux pauvres, on me qualifie de saint. Quand je demande pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste ! », faisait remarquer le cardinal Dom Helder Camara. Il est vrai que, de nos jours, la question de la politique dans le cadre du religieux est hautement sensible, comme si la politique était l’un des derniers tabous dans nos églises.

Sans doute l’un des problèmes provient-il du fait que nous voulons préserver l’harmonie en sauvegardant le consensus au sein de nos communautés. Dans ce cadre-là, mieux vaut éviter d’aborder les questions qui divisent. Comment puis-je encore communier avec mon frère ou ma sœur assis sur le banc à mes côtés si je sais qu’il ou elle a des positions politiques diamétralement opposées aux miennes ? La réponse bien sûr, tient justement dans le fait qu’il ou elle est mon frère ou ma sœur et que ce qui nous unit est plus grand que ce qui nous divise.

Un autre problème provient du fait que nous confondons la politique (policy) qui concerne l’organisation et la gestion d’une ville ou d’un état, et la politique (politics) qui concerne la compétition pour le pouvoir et la domination. Il est vrai que l’Église a trop longtemps revendiqué un pouvoir politique fort qui n’avait rien de démocratique et qu’elle en a souvent abusé. Mais s’engager en politique ce n’est pas revendiquer le pouvoir, c’est prendre part au débat et à la recherche de la meilleure solution à appliquer pour le bien de tous et, dans ce cadre-là, la foi a son mot à dire.

Ceux qui interprètent l’épisode de « l’impôt dû à César » (Mat. 22,16-22) comme une injonction à séparer le terrestre du spirituel oublient que la bible n’est pas neutre sur un bon nombre de questions relevant du domaine de la politique sociale et économique. Militer pour le droit des réfugiés, pour la paix, pour l’équité et la justice sociale, c’est obéir à la parole de Jésus qui nous demande de chercher d’abord le Royaume de Dieu et sa justice (Mat. 6, 33).

En tant que pasteur, je suis attentive à ne pas semer la division au sein de ma communauté. Pourtant, même si je ne divulgue pas mes convictions politiques, je ne cesse de rappeler dans mes prédications que pour le Dieu de Jésus Christ certaines valeurs telles que l’amour, la paix, l’accueil, l’équité et la fraternité, comptent plus que d’autres.

S’engager en politique pour défendre ces valeurs est aussi un moyen de partager notre foi et de nous mettre au service de Dieu qui n’est pas resté un pur esprit mais qui s’est incarné en Jésus de Nazareth, un homme qui s’est assis à la table des péagers et des prostituées, qui a guéri le fils d’un centurion, toutes ces choses qui de son temps étaient des actes éminemment politiques.

Nous engager en politique ce n’est pas revendiquer un pouvoir, voire même une quelconque autorité (même morale), c’est nous engager dans le débat – y compris avec nos frères et sœurs. C’est dire haut et fort que certaines choses ne se font pas et c’est aussi rappeler que Dieu a un faible pour les petits, les rejetés et les pauvres de ce monde.
Isabelle Court